Où tout ce qui peut circuler circule (S. Sontag, Le SIDA et ses métaphores)


Comme les problèmes de la pollution industrielle et le nouveau système des marchés financiers globaux, la crise du sida témoigne d’un monde où rien d’important ne se passe à l’échelon régional, local, limité ; où tout ce qui peut circuler circule ; où tout problème est, ou deviendra inéluctablement, mondial.

Susan Sontag, Le SIDA et ses métaphores, p. 232

Même si la maladie n’est pas ressentie comme la punition de la communauté, elle le devient après coup à mesure qu’elle amorce l’effondrement inexorable de la morale et des mœurs.

Susan Sontag, La maladie comme métaphore

David Wojnarowicz, Das Reingold: New York Schism (1987)
David Wojnarowicz, Das Reingold: New York Schism (1987)

Alors que c’était jadis le médecin qui faisait la guerre contre la maladie, bellum contra morbum, la société tout entière s’en charge désormais. De fait, la transformation de la guerre en occasion de mobilisation idéologique de masse en a fait une métaphore utile pour toutes sortes de campagnes d’amélioration dont on définit les buts comme la défaite d’un « ennemi » : nous avons connu la guerre contre la pauvreté, aujourd’hui remplacée par « la guerre contre la drogue », ainsi que des guerres contre des maladies spécifiques, tel le cancer. L’abus de la métaphore militaire est peut-être inévitable dans une société capitaliste, une société qui restreint régulièrement la portée et la crédibilité des appels aux principes éthiques, dans laquelle on juge stupide de ne pas soumettre ses actes aux calculs de l’intérêt personnel et de la loi du profit. La guerre constitue l’une de ces rares activités que l’on n’est pas censé considérer d’un point de vue « réaliste » ; c’est-à-dire en surveillant les dépenses et le résultat pratique. Dans la guerre totale, les dépenses sont totales, consenties sans la moindre prudence — la guerre étant définie comme un état d’urgence pendant lequel aucun sacrifice n’est excessif. Mais les guerres contre les maladies ne sont pas seulement des appels à davantage de zèle et à plus d’argent pour la recherche. La métaphore renforce la façon dont des maladies particulièrement redoutées sont envisagées comme un « autre » étranger, tel un ennemi dans la guerre moderne ; et le glissement, de la maladie transformée en maléfice à l’attribution de la faute au malade, est inévitable, même si les malades sont considérés comme des victimes. La victime suggère l’innocence. Et l’innocence, par cette logique inexorable qui gouverne les couples de termes duels, suggère à son tour la culpabilité.

Susan Sontag, Le SIDA et ses métaphores, p. 131-133

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